10.04.2008
LUNE DE MIEL
Pendant son voyage il va rencontrer un universitaire américain, aveugle, qui cherche un oiseau de feu.
Ils vont s'épauler, ouvrir les oreilles de l'un et les yeux de l'autre quand la lune de miel murmurera son secret.
Trois paroles vont se chevaucher, se raconter, s'ennivrer au son du ne et du udu : celle du conteur avec son public, celle des personnages avec leurs histoires et celle, magique, gutturale, scandée du mythe d'émergence.

Avant de venir ici,
j’avais peur d’oublier l’histoire,
de perdre la mémoire,
alors j’ai traversé l’immensité de la terre sur un nuage de pierre.
Pour de venir ici,
j’ai pris mon sac, un roseau, une poterie et des mots
et je suis monté dans un cheval de fer et,
ensemble,
nous avons doublé des géants gris qui tournoyaient dans un ciel métallique.
Pour venir ici,
j’ai mis mes pas dans ceux des autres.
Sous terre, entassés dans un ver,
nous avons traversé l’immensité de la ville,
et je suis ressorti par sa bouche.
La lumière aveuglante du soleil a chassé les ténèbres.
Au début, il n’y avait rien.
Il n’y avait rien que les ténèbres à la surface de l’abîme.
Ces ténèbres contenaient la somme de toutes les existences possibles.
Big Bang !
Kronos éventre la terre sa mère
arrache le sexe du ciel son père
chasse ses frères, ses sœurs
règne en tyran titan sur le monde.
Par peur du temps,
il engloutit la vie à pleines dents,
dévore tous ses enfants
sauf le petit dernier,
ADN caché plein de lumière.
D’un regard, il foudroie son père qui s’écrie :
« Malheur, malheur, j’ai croisé la mort à l’hôpital, elle me regardait d’un air menaçant ! »
Fin de l’automne, décembre qui sonne.
Je suis dans une chambre de réanimation
TUT ! TUT ! TUT !
Un homme allongé dans un lit métallique
Un homme pris dans du froid
Un homme planté de tuyaux, sondes et comptes gouttes
Cet homme, que je reconnais à peine, c’est mon père.
Le coma donne une image ordonnée de l’être,
un avant-goût de la mort,
un autre aperçu de la vie,
fragile, vulnérable,
comme une coupe de cristal sortie des fours du Creusot
Mon père ici, éclatant de vérité
comme je ne l’ai jamais connu
sans masque, trompettes et trompe-la-mort
mon père nu.
Et moi,
impuissant,
bouleversé,
secoué par l’abrupte réalité,
par la brutalité du temps.
La vie nue à travers des larmes.
La vie bannie derrière un rideau.
La mort voilée au soleil, à la pluie et aux oiseaux.
Derrière le rideau tiré de la chambre,
derrière la vitre embuée,
Un parc dans l’hiver,
arbres nus pétris de silence,
rosiers taillés à ras,
et passants pressés de traverser cette solitude grise.
Une allée conduit à un arbre vêtu de quelques feuilles
– un ginkgo biloba en robe de noce.
Arbre aux quarante écus,
arbre de la préhistoire de nos mémoires,
il semble, à lui seul, gouverner le monde par le chatoiement radieux de ses feuilles d’or.
Au pied de l’arbre, il y a un banc vert écaillé.
Sur ce banc, une petite fille est assise - elle regarde les feuilles qui tombent
une à une
de l’arbre
elles tombent sur ses épaules
elles tombent sur ses genoux
à ses pieds
une pluie lumineuse et silencieuse
Entre le tourbillon léger des feuilles, se glisse une valse de papillons ivres.
La petite fille tend son index.
Un papillon vient se poser.
Elle le porte à son oreille attentive.
Je me surprends à parler tout haut :
- C’est qui cette petite fille sur le banc avec des papillons sur les doigts ?
- La fille de Grégoire Lenfant.
- Papa ?
Non, celui qui me répond, c’est le médecin qui vient contrôler la tuyauterie, ajuster les machines.
TUT ! TUT ! TUT !
Il sort.
Je prends la main de mon père…
01:50 Publié dans Spectacle - Lune de Miel | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

